Nathalie Manfrino, Soprano

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Concertclassic.com MASSENET dévoilé

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Hier Mélisande, Roxane, Manon, Thaïs ou Gilda, bientôt Marguerite à Avignon (11 et 13 mars), puis pour la première fois Violetta à Rouen et à Versailles en mai-juin, demain Desdémone, Nathalie Manfrino n’en finit pas de faire siennes toutes les héroïnes dont elle rêvait, avec en cette année Massenet un joli détour vers des œuvres moins connues qu’elle nous invite à découvrir, au concert comme au disque(1).

Quel souvenir avez-vous gardé de votre premier rôle en scène, Mélisande, déjà à l’Opéra de Marseille où vous chantez en ce moment Clelia dans La Chartreuse de Parme d’Henri Sauguet ?

Nathalie MANFRINO : C’est étrange de retrouver aujourd’hui la scène de l’Opéra de Marseille où j’ai fait mes débuts voici plus de dix ans. Quel souvenir ai-je gardé de cette Mélisande ? La panique, et bien des interrogations. Soit je tenais le coup, soit je pense que je ne serais pas là aujourd’hui pour vous en parler. C’était très dur. Jusque là je n’avais été qu’une étudiante et je me suis vue tout à coup confrontée à la réalité du métier de cantatrice.
Quelle complexité ! Et pourtant j’avais fait du théâtre auparavant. On me demandait tellement de choses à la fois, la maîtrise vocale, incarner un personnage, répondre aux demandes du chef d’orchestre, du metteur en scène, et tout cela dans l’instant. Aujourd’hui c’est justement cette complexité et cette urgence qui me passionnent. En fait j’étais faite pour ce métier, malgré les angoisses et les inquiétudes que j’avais éprouvées à l’occasion de cette prise de rôle. Mélisande m’avait au moins rassuré sur un point : je ne risquais pas de m’y abîmer la voix, mais en l’abordant j’ai réalisé immédiatement qu’il fallait beaucoup d’art pour comprendre les volontés de Debussy, et une excellente mémoire pour rester fidèle à cette ligne de chant si subtile.
On pourrait croire que Mélisande, en tous cas la typologie vocale de Mélisande, est à l’opposée de ma voix, de mon style de chant tel qu’il s’est développé jusqu’à aujourd’hui. Je l’ai pourtant souvent chantée, à Nice, à Rome dans la mise en scène très conceptuelle de Pierre Audi.

La carrière est vraiment une chose étonnante. Mes professeurs me disaient tous à l’unisson : « Tu chanteras beaucoup Mozart. » Et je ne l’ai chanté qu’une fois, Fiordiligi ! Quel plaisir, comme cela fait du bien à la voix aussi redoutable techniquement que cela soit ! Et dire que je n’ai pas eu l’occasion d’aborder un autre rôle mozartien. Mais c’est ainsi, la carrière est une succession de rencontres, d’opportunités, on est tributaire de l’envie des directeurs de théâtre, et surtout de l’évolution naturelle de sa voix….Mais on dépend d’autrui, c’est très dur, je ne peux pas imposer à un directeur de théâtre de chanter ce rôle auquel je tiens tant, mais aura-t-il l’idée, ou l’envie, de justement me le proposer ? Ce n’est pas une situation commode.
Justement, lorsque j’étais étudiante je rêvais de tous les rôles que je chante aujourd’hui, et je craignais que ma voix ne me permette pas de les aborder. Les grandes amoureuses françaises et italiennes, je n’aurais jamais pu me résoudre à ne pas les chanter. Alors que j’abordais Mélisande tout était encore possible….

De Debussy à Massenet, il n’y a pas si loin. Justement, en cette année du centenaire de sa disparition, parait un disque que vous consacrez entièrement à ce compositeur. Que représente pour vous les héroïnes de Massenet ? J’interroge ici autant l’actrice – j’admire la concentration de votre jeu de scène – que la chanteuse ?

N.M. : Plus je fais ce métier, plus je suis en scène et plus j’ai le sentiment de me brûler. Cela en devient un peu dangereux. Même dans La Chartreuse de Parme j’ai éprouvé cette sensation. Au début j’étais désarçonnée par le style parfois vieilli de l’ouvrage, déçue même par une écriture vocale qui ne me semblait pas assez soignée. Puis je me suis laissée entraîner dans l’univers de Sauguet et dans celui de Stendhal, tant qu’à la fin j’oublie tout à fait Nathalie Manfrino pour n’être plus que Clelia, et je vous prie de croire que je ne vois pas du tout Sébastien Guèze mais bien Fabrice del Dongo. Toute la seconde partie de l’ouvrage est d’une force extrême, avec ce duo où nous ne nous regardons pas, et ce final avec l’invocation à la Vierge.

J’ai toujours considéré qu’il fallait être généreux, il est impératif pour moi de tout donner en scène, je ne peux pas faire autrement, c’est ce qui me fait autant à la merci des personnages. J’aime Massenet, parce que comme Puccini il a créé une étonnante galerie de caractères féminins. Et il aime défier ses cantatrices. Manon demande plusieurs voix. Je l’ai chantée avec un plaisir sans mélange et pourtant pas sans craintes. Depuis mes premières Manon je suis tombée amoureuse de la musique de Massenet. Qui ne le serait pas ? Je ne l’avais guère chanté durant mes années d’étude, pour moi Massenet c’était la Méditation, et son charme était si puissant que j’en étais fasciné. Massenet est tellement dans l’émotion, dans le débordement des sentiments, il exige à la fois une telle fraîcheur et un tel feu. C’est un compositeur dangereux pour les chanteurs, il leur demande toujours plus.
Je devais chanter mes premières Manon à Nice lorsque Michel Plasson m’a appelée en me demandant de la chanter sous sa direction au pied levé. Je devais remplacer une collègue. Il m’a guidé dans ce rôle avec un amour, des luxes d’attention, un art qui m’en a dévoilé tous les aspects. Je suis si heureuse d’avoir gravé ce récital Massenet avec lui et l’Orchestre Philharmonique de Monte Carlo. C’est Michel Plasson qui m’a ouvert les portes de cet univers. Au contraire de bien des chefs il déteste pousser les chanteurs à produire du son, il apaise les décibels, on fait sans cesse de la musique. C’est une vertu devenue rarissime dans le monde de l’opéra. Je me souviendrais toujours de cette triple rencontre, avec le rôle de Manon, avec l’orchestre de Massenet, avec Michel Plasson! J’étais au début de mes découvertes Massenet qui allaient se poursuivre avec la Salomé d’Hérodiade, avec Thaïs surtout ! Quelle œuvre, je ne m’explique pas qu’elle soit passée de mode, peut-être à cause de l’absence d’un premier rôle pour ténor ?

En fait l’année Massenet a été une occasion toute trouvée pour approfondir ma connaissance du compositeur. J’ai découvert des héroïnes que j’aimerais chanter, Ariane notamment, Sapho qui semble un ouvrage magnifique, et avant toutes les autres même si il est encore un peu tôt, Dulcinée.
Mais j’adorerais qu’on remonte Ariane et qu’on me le propose. Quel plaisir de découvrir, au-delà de Werther et de Manon, La Vierge, Esclarmonde, Griselidis, Cléopâtre, tout un monde qu’il faut aller découvrir en achetant des vieilles partitions, en fouillant dans les bibliothèques, en demandant conseil à des collègues ou aux animateurs du Festival Massenet de Saint-Etienne. Je suis tombé amoureuse de l’air de La Vierge « Rêve infini ! Divine extase ! » Quelle musique ! J’ai tenu à ce qu’il ouvre l’album. En fait à l’origine je ne devais pas enregistrer un disque monographique consacré à Massenet, mais un récital d’airs italiens.
J’ai fini par convaincre Decca de pencher en la faveur de l’auteur de Werther en leur proposant de graver l’Ave Maria. A chaque fois que j’entendais en scène la Méditation de Thaïs je maudissais le violon de me prendre une si belle mélodie. Quelle surprise lorsque j’ai découvert dans un vieux cahier Massenet cet Ave Maria où il réemploie la Méditation ! Avec cette version inédite de la Méditation mon hommage à la musique de Massenet était complet et Decca a entériné le projet. Je la chante dans la tonalité voulue par le compositeur, ombreuse pour mon soprano, en respectant son caractère recueilli.

Quels sont vos prochains projets ?

N.M. : On me propose de plus en plus de grands rôles du répertoire, j’y suis très sensible étant à demi italienne par mon papa. Il m’est essentiel de chanter une langue que je pratique intimement. Tenez-vous bien, ma prochaine héroïne italienne, c’est Violetta Valery. Je chanterais Traviata enfin ! Enfin car j’en rêvais depuis longtemps, et j’avais refusé de concrétiser le rêve déjà par deux fois, pensant qu’il était trop tôt. Cette fois j’ai dis oui pour un spectacle coproduit par l’Opéra de Rouen et l’Opéra de Versailles. Je commence à répéter au mois d’avril ! Je me replonge dans Dumas que j’adore.
Je crois que le fait d’avoir chanté Gilda avec un tel plaisir à Monte-Carlo m’a amené à alléger ma voix, à chercher dans le timbre des couleurs et une virtuosité nouvelles, dont Traviata devrait profiter. Enfin je ne vais pas quitter Verdi de sitôt : j’ai encore une grande année pour me mesurer à Desdémone. Et ensuite ce sera, dans un avenir plus lointain, l’Amelia de Simon Boccanegra. Quel bonheur qu’on me propose tous ces grands rôles du répertoire verdien auxquels je tiens tant !
Mon prochain disque – j’y pense depuis deux ans – sera consacré aux rapports des compositeurs italiens avec la France, sujets français, mouture françaises de certains opéras, Guillaume Tell, Don Carlo, tant d’autres. Pour moi, qui suis si exactement partagée entre France et Italie, c’est presque un autoportrait, en tous cas une confession.

Propos recueillis par Jean-Charles Hoffelé, le 13 février 2012

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