Nathalie Manfrino, Soprano

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Nathalie Manfrino Entretien RESMUSICA

Entretien RESMUSICA

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Elle a le plus franc, le plus joli sourire de la planète lyrique, et l’enthousiasme communicatif. Bourrée d’énergie, volubile, engagée, aux antipodes de l’image généralement associée aux héroïnes d’opéra du XIXe siècle qu’elle incarne sur scène, Nathalie Manfrino atomise le mythe de la diva sans cervelle, en tête-à-tête avec ResMusica.

 

ResMusica : Vous avez récemment donné à Pleyel un récital qui dosait en proportions égales le répertoire français (Gounod, Massenet) et le répertoire italien (Bellini, Verdi) avec en particulier un air de La Traviata.
Nathalie Manfrino : Ce programme me ressemble, puisque je suis à moitié italienne par mon père, mais du côté de ma mère, je suis espagnole-suisse-française, donc européenne finalement ! Je suis le produit de cultures très dissemblables, avec des grands-parents vraiment différents, et je pense que c’est bien ainsi. Je ne chantais pas l’air du premier acte de La Traviata, mais «Addio del passato», plus lyrique. On m’a déjà proposé le rôle dans son intégralité, en particulier au Teatro Colón de Buenos Aires, j’ai dû abandonner le projet car Michel Plasson m’a appelée à la rescousse pour une Manon à Palerme. J’en ai ressenti une sorte de manque, et une envie de vouloir le combler, ne serait-ce que par le concert.

 

RM : Pourtant, on pense spontanément à vous comme à une interprète d’opéra français. Est-ce voulu ? Est-ce parce que vous avez débuté en Mélisande et enchaîné par Roxane ? Hasard ou destin ?
NM : Les deux ! J’ai une solide formation de mélodiste, mais j’ai peu l’occasion d’en chanter, même si j’adore ça. Surtout, je travaille énormément la diction. Plus jeune, quand j’écoutais des disques ou que j’allais au spectacle, je trouvais qu’on comprenait mal les cantatrices, et il me semblait qu’on perdait ainsi de l’émotion. La voix féminine est beaucoup moins intelligible que la voix masculine, c’est un problème physique, on a du mal à y remédier. Je trouve très important de faire passer le texte au maximum, alors je me suis attachée à écouter les voix d’hommes, les grands mélodistes comme Camille Maurane, mais aussi des chanteurs plus opératiques, et à me calquer le plus possible sur leur diction. A partir d’un certain niveau d’aigu, bien sûr, je n’y arrive plus, mais j’essaie de garder la voix ronde. Peut-être est-ce pour cette raison qu’on me demande plus dans l’opéra français. Hasard, destin, peut-être, mais aussi travail !

 

RM : Si le répertoire français est un choix, alors pourquoi ne pas tenter de ressusciter des opéras rares, du Auber, du Halévy ?
NM : Bien sûr ! J’adorerais par exemple ressusciter Sapho de Massenet, chanter la Salomé d’Hérodiade… La Juive a été donnée il y a peu, mais on pourrait l’interpréter plus souvent, ou même en proposer un nouvel enregistrement. J’avais d’ailleurs gravé un air d’Eudoxie pour mon CD «french heroines», mais il n’a pas été retenu. J’ai interprété sur scène Le roi d’Ys en 2007 à Saint-Etienne, un peu avant la production du Capitole de Toulouse, c’est quand même une rareté. J’aimerais aussi chanter plus souvent Berlioz, Teresa de Benvenutto Cellini, reprendre Hero de Béatrice et Bénédict… J’ai des projets plein la tête, j’en propose parfois, mais on me répond qu’il est difficile de remplir sur ce genre de titres, que nous sommes en situation de crise. Les chanteurs sont tributaires tout d’abord des choix des directeurs, mais aussi des demandes du public.

 

RM : La saison prochaine, vous allez chanter Cosí fan tutte à Avignon. Fiordiligi est un rôle que vous avez peu chanté, une seule fois à Nice, et par lequel beaucoup de cantatrice débutent. Or vous le reprenez maintenant que vous êtes une chanteuse confirmée ?
NM : Je suis très heureuse de reprendre ce rôle, qui est vraiment magnifique, et un baume pour la voix. Quand j’étais étudiante, je pensais en effet qu’on me proposerait plutôt Mozart pour débuter, et les choses se sont passées différemment. Et pour tout Mozart, je n’ai jamais chanté que Fiordiligi !

 

RM : A Avignon toujours, vous serez Tatiana dans Eugène Onéguine.
NM : C’est un grand défi ! Le russe ! Je pense que la partition ne me posera pas de problèmes, mais la langue !

 

RM : Ça fait beaucoup de prises de rôles en peu de temps ?
NM : Ce n’est pas évident, même physiquement, d’enchaîner les prises de rôles à un rythme soutenu. Il faut savoir accepter ou refuser au bon moment, s’organiser en conséquence, prendre le temps de travailler. Je reviens de Hong Kong pour Manon, il y avait la partition de Mireille, que je chante cet été à Orange, dans mes bagages. J’ai vécu avec les deux personnages !

 

RM : C’est beaucoup de travail !
NM : C’est beaucoup de travail, il faut savoir être studieux, raisonnable et bien gérer son temps. De plus, les voyages sont fatigants, et je déteste prendre l’avion. J’exerce un métier magnifique, mais aussi très dur, pour lequel on doit donner beaucoup, et qui nécessite des choix, en particulier dans sa vie privée. Je ne dirai pas qu’il s’agit de sacrifice, mais on y laisse des plumes ! En fin de compte, ce sont des plumes qui valent le coup, car on reçoit également énormément. C’est un choix que j’assume complètement.

 

RM : C’est votre conception de ce métier ?
NM : J’ai suivi des cours de théâtre, notamment le cours Florent, avant de commencer le chant, mais l’opéra est tellement plus complet, et requiert tant de choses en même temps : le jeu, la musique, la performance vocale… c’est passionnant, mais très difficile. Il faut savoir garder les pieds sur terre, et penser que ce n’est qu’un métier ; mais c’est en même temps une passion dévorante. Je l’adore aussi parce qu’on ne peut pas tricher. Nous sommes toujours obligés de nous remettre en question, de nous mettre entre les mains de notre public, car ce sont eux les juges, ils nous sortiraient si nous n’étions pas à la hauteur, et je trouve ça très bien. C’est aussi un métier de l’éphémère. Le concert de Pleyel par exemple, ne sera pas enregistré. Nous donnons le meilleur de nous même pendant une heure ou deux et puis c’est fini, à part peut-être les gens qui font des enregistrements pirates dans la salle !

 

RM : Votre opinion, justement, sur les captations pirates ?
NM : C’est terrible ! Je viens par exemple de chanter Thaïs, qui est un rôle assez dénudé. Pour moi, c’est compliqué. Je suis très pudique, et je trouve qu’il n’y a pas toujours d’intérêt à mettre quelqu’un nu sur scène, ce n’est pas comme au cinéma, où l’écran agit comme un filtre, ce qui fait paraître la nudité moins crue. Il ne faut pas oublier non plus que nous ne sommes pas seuls sur scène, que nous sommes entourés de collègues, de choristes, de machinistes. Maintenant, il existe tous les moyens possibles pour capter ces images : appareils photos, petites caméras, téléphones ! Cette nudité, qui paraît d’abord éphémère, quand elle est volée, apparaît et reste en permanence n’importe où, principalement sur Internet, et ce n’est pas normal. C’est pareil pour la captation vocale. Il y a des jours où on est moins bien disposé, où on est fatigué, où on a ses règles, où on peut craquer un aigu. Ces instants-là se trouvent fixés pour l’éternité, sans penser à ce qu’on peut faire les jours de meilleure forme. La voix est finalement quelque chose de très intime. D’un autre côté, ça fait partie du jeu, et il faut l’accepter.

 

RM : Oui, mais justement, les jours où vous êtes en état de grâce peuvent être ainsi conservés ?
NM : C’est aussi pour ça que les CD et les DVD sont faits ! Contrairement à ce que certains peuvent croire, ce n’est pas un exercice facile. On a trois jours pour enregistrer quinze ou dix-sept morceaux, qu’on reprend à chaque prise du début à la fin, même si en définitive les ingénieurs du son repiqueront la meilleure contre-note pour la replacer au milieu d’une autre version, la contre-note, on la fait à chaque fois, et sans tricher !

 

RM : Après Juliette en concert au TCE à Paris et au Bozar de Bruxelles, vous serez Mireille cet été aux Chorégies d’Orange ?
NM : Il y aura aussi Florian Laconi, Franck Ferrari, Marie-Ange Todorovitch, Nicolas Cavalier… C’est une volonté de Raymond Duffaut de distribuer des chanteurs français. Il faut dire que ce n’est pas si évident pour un chanteur français de travailler dans son pays, et il existe de véritables talents qui ne parviennent pas à vivre de leur métier. Autant il est légitime d’embaucher des chanteurs étrangers pour certains emplois pour lesquels il n’existe pas la voix requise à proximité, autant je pense qu’il faut laisser leur chance aux chanteurs français dans le répertoire courant. Raymond Duffaut partage cette idée, comme Jean-Louis Pichon auparavant à Saint Etienne, comme Paul-Emile Fourny à Nice… Ne serait-ce que pour moi, si je travaillais plus souvent en France, cela signifierait moins d’avions, plus de temps passé auprès de ma famille, et si on s’en tient à un raisonnement économique, ce ne sont pas les chanteurs français qui coûtent le plus cher, les maisons d’opéras économiseraient sur les défraiements, et puis, nous payons nos impôts en France ! Et même, si on veut tenir un discours écologique, moins de déplacements entraînerait moins de pollution !

 

RM : C’est tout le débat qu’a lancé Gabriel Bacquier en 2008 ?
NM : Exactement, mais malheureusement cette pétition a eu une audience relativement limitée. Un des problèmes est que nous exerçons une profession individualiste, un jour ici, l’autre là-bas, et qu’il n’existe pas de syndicat pour notre métier. Si bien que lorsqu’il arrive un problème, par exemple un chanteur arbitrairement pris comme tête de turc par un chef ou un metteur en scène, et je vous prie de croire que ça arrive, nous n’avons pas les moyens de prendre sa défense. De la même façon, nous ne pouvons pas exercer d’influence quant à la politique de recrutement des chanteurs. Peut-être faudrait-il que quelqu’un se lance dans la création d’un syndicat pour les chanteurs solistes. Vous savez, je n’en connais pas beaucoup qui corresponde au mythe de la diva capricieuse et insupportable. Quand il y a des problèmes, des annulations, c’est la plupart du temps pour des raisons sérieuses, et pas pour des lubies. Un syndicat pourrait aider à nous faire entendre.

 

RM : A l’occasion de Manon, Richard Martet a écrit dans Opéra Magazine que Florian Laconi et vous devriez obtenir une reconnaissance internationale immédiate ?
NM : Ce que j’ai le plus apprécié dans cette déclaration, c’est que Richard Martet est toujours sincère dans ce qu’il écrit. Il m’a entendu à plusieurs reprises et n’a jamais hésité à dire ce qui n’allait pas, ce qui donne toute sa valeur à cette phrase. Cela dit, je ne suis pas malheureuse, j’ai du travail, beaucoup, je chante les rôles dont je rêvais quand j’étais étudiante, peut-être pas dans les plus grands théâtres du monde, mais quand même sur de très belles scènes.

 

RM : Mais avant d’obtenir la reconnaissance internationale, ne serait-ce pas plus logique de débuter à l’Opéra de Paris ?
NM : Je suis bien d’accord ! Je me suis produite au Châtelet dans Cyrano avec Placido Domingo l’an dernier, j’ai fait un concert avec Rolando Villazón à Garnier, mais je n’ai encore jamais été invitée dans une production scénique à l’Opéra de Paris. Pourtant, j’ai gagné le grand concours de Toulouse en 2000, alors que Nicolas Joël était le directeur du Capitole à la même époque, et c’est aussi un défenseur des voix françaises. Il ne m’a pas entendue depuis longtemps, et ma voix a beaucoup changée. C’est aussi pour cela que ce récent récital à Pleyel, un grand concert avec orchestre dans la capitale, est si important pour moi. Et bien sûr, l’Opéra de Paris est le rêve de tous les chanteurs !

 

RM : On peut piocher sur votre site Internet, qui est fort bien fait, et ailleurs aussi, quelques extraits de critiques vous concernant : «elle a la blondeur délicate et l’esprit fin de celles pour qui l’on peut mourir d’amour» «Pas si blonde» «Blonde et ravissante» «une voix blonde»… Vous n’en avez pas assez ?
NM : Ca ne me dérange pas plus que ça ! Je viens de chanter Juliette à Dublin, j’avais une perruque brune, et pour Mimi, j’avais carrément fait une couleur, ça m’a beaucoup amusé, et j’avais d’ailleurs dit à cette occasion que j’avais gagné des neurones ! Le vrai problème, c’est une question d’étiquette, on a vite tendance à mettre les gens dans des cases. Peut-être qu’effectivement les programmateurs ne me proposeront jamais d’interpréter les méchantes, et que je serai toujours cantonnées dans les rôles de gentilles, les anges, les Micaëla… Nous sommes dans un monde de télévision, de cinéma, de médias, dans lequel on nous demande d’être de plus en plus crédibles sur scène. L’image est devenue très importante. La photo sur la pochette de mon CD est assez glamour, c’était le choix de la maison de disque. Même sur scène, il faut se plier à la volonté d’un costumier, d’un metteur en scène… Nous vivons dans une société du paraître, et par exemple, des journalistes qui m’ont interviewée à Dublin pour Roméo et Juliette se sont montrés choqués que les rôles-titres n’aient pas treize ans, comme dans la pièce, or à cet âge-là, on ne peut pas chanter ces rôles ! J’ai trouvé ça très réducteur. On m’a demandé récemment si je suivais la mode, si j’aimais faire les boutiques. Très honnêtement, j’y suis obligée, toujours pour cette question d’image, mais ça m’ennuie. Pour le récital de Pleyel, j’ai porté deux très jolies robes qui m’ont été prêtées, et je suis allée chez le coiffeur car je suis bien incapable de faire quoi que ce soit avec mes cheveux. C’est rendre honneur à son public que de lui offrir quelque chose de joli et d’attrayant, mais dans la vie quotidienne, non, je ne suis pas une championne de la mode ! Je suis aussi obligée de faire toujours attention à mon poids. Je suis gourmande, j’aime manger, j’estime que c’est un grand plaisir de la vie, mais il faut que je reste crédible sur scène. Je suis horrifiée quand je m’aperçois que certaines cantatrices sont embauchées pour leur physique alors qu’elles n’ont pas du tout la voix du rôle, ou au contraire que certaines chanteuses vocalement magnifiques ne sont pas retenues à cause de leur aspect. L’opéra, c’est pourtant le domaine de l’imagination !

 

RM : Vous avez participé à un concert en duo avec Florent Pagny en janvier 2010, pour les victimes du séisme de Haïti. Etes-vous tentée par le cross-over ?
NM : C’était une demande de Florent Pagny, nous nous étions croisés lors du concert d’hommage à Luciano Pavarotti. Je n’avais pas chanté avec lui, mais nous avions un peu discuté dans les coulisses, et quand l’idée a germé de ce concert pour Haïti, les organisateurs ont voulu rassembler des chanteurs d’horizons différents et pour tous les goûts. Florent s’est alors souvenu de moi, il voulait chanter cette chanson célèbre pour avoir été interprétée par Montserrat Caballé et Freddie Mercury, c’était pour Haïti, j’ai accepté et je n’ai pas réfléchi plus avant. L’expérience n’a pas été facile, en direct, sans répétition. Je ne suis pas particulièrement tentée par le cross-over, et je ne cautionne pas n’importe quoi, mais, comme dans le cas présent, s’il y a une cause importante, un vrai propos et une véritable cohérence, pourquoi pas ?

 

RM : Vous avez du talent, vous êtes belle, vous faites une jolie carrière, et vous venez de me prouvez que vous êtes sympathique, intelligente et que vous avez le sens de l’humour. Pensez-vous avoir été gâtée par la vie ?
NM : On n’a jamais tout. Et puis, les aspects positifs rendent parfois les drames de notre vie plus acceptables [la perte de sa sœur NDLR]. Je ne veux pas dire que c’est une contrepartie. J’ai parlé plus tôt de sacrifice de ma vie privée, il faut effectivement savoir jongler, mais il est essentiel d’avoir un point d’ancrage. Mon mari, David Alagna, est extrêmement important dans ma vie, je le connais depuis onze ans, il m’a beaucoup aidée et je sais que je peux compter sur lui. Les épreuves font aussi de moi ce que je suis, je ne peux pas faire semblant sur l’émotion, ce que je donne sur scène est peut être le reflet de ce que j’ai souffert. J’ai perdu beaucoup, mais je suis très consciente de la chance que j’ai, et j’aimerais obtenir encore plus, et durer très longtemps !

 

par Catherine Scholler

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